Le jeu de cartes militant Fachorama, édité par Libertalia et La Horde, provoque la colère de syndicats policiers et une plainte du ministère de l’Intérieur. L’UNSA Police estime qu’il “porte atteinte à l’honneur et au travail” des agents.
Le ton est monté d’un cran entre une partie du monde policier et les militants antifascistes. En quelques jours, “Fachorama”, un jeu de cartes édité par Libertalia en partenariat avec le collectif antifasciste La Horde, est devenu un nouveau symbole de la fracture autour de l’image de la police. Inspiré du jeu des sept familles, ce jeu satirique met en scène des personnages associés à l’extrême droite, dans des catégories aux titres volontiers provocateurs, comme “On est chez nous”, “C’était mieux avant” ou “La famille Patrie”. Certaines cartes figurent des personnages en uniforme, dont un “flic raciste de la BAC”, qui ont immédiatement fait réagir les syndicats policiers.
Dans un entretien accordé à BFMTV, Thierry Clair, secrétaire général de l’UNSA Police, résume la colère d’une partie de la profession : “Le jeu de société FachoRama porte atteinte à l’honneur et au travail qui est fait par l’ensemble des policiers.” Il parle d’”amalgames nauséabonds” et d’une “caricature haineuse” qui, selon lui, visent directement les agents de l’État, au-delà de la seule critique des idéologies d’extrême droite. Pour l’UNSA Police, ce type de représentation revient à enfermer toute une profession dans l’image du policier violent et raciste, au moment même où les syndicats alertent sur la fatigue opérationnelle, la montée des agressions contre les forces de l’ordre et la dégradation du lien avec la population.
La polémique a pris une dimension nationale lorsque le ministère de l’Intérieur a annoncé avoir déposé plainte pour “injure publique” contre les auteurs du jeu. Selon plusieurs médias, dont BFMTV, France Bleu et l’agence Anadolu, la plainte vise des éléments précis de Fachorama, édité depuis le 7 novembre par Libertalia. Le jeu reste construit comme un outil pédagogique militant, mais la présence de personnages en uniforme dans un univers explicitement indexé sur l’extrême droite est jugée franchir la ligne par Beauvau et plusieurs syndicats. Alliance Police Nationale a dénoncé sur les réseaux sociaux une “insulte lancée contre nos collègues – caricatures, amalgames, haine” et demandé aux distributeurs de retirer le jeu de leurs rayons.
Du côté de Libertalia et de La Horde, le discours est radicalement différent. L’éditeur présente Fachorama comme un jeu de cartes “engagé contre l’extrême droite”, dans la continuité de “Antifa, le jeu”, déjà attaqué politiquement en 2022. Chaque carte représente un “faf” – fasciste – avec sa catégorie et ses appartenances : nationalistes, fachosphère, réactionnaires, complotistes, réseaux religieux, violents ou figures politiques. L’objectif revendiqué n’est pas de viser les policiers en tant que tels, mais de cartographier les différentes familles de l’ultradroite contemporaine, avec une dose assumée de satire. Dans une revue de presse relayée par l’éditeur à partir d’un article de Libération, Libertalia assume un ton “pimenté mais factuel” et revendique la formule de La Horde : “Mieux connaître l’extrême droite pour mieux la combattre.”
Reste que la carte représentant un “flic raciste de la BAC”, dans un contexte où les violences policières et les dérives racistes font régulièrement l’objet de dénonciations médiatiques et judiciaires, agit comme un déclencheur. Pour les syndicats, elle contribue à banaliser l’idée que la police serait majoritairement acquise à l’extrême droite et à la brutalité, ce qui fragilise encore l’image du service public de sécurité. Pour les militants antifascistes, cette carte est au contraire la mise en scène graphique d’un débat déjà documenté par des enquêtes d’opinion et des travaux universitaires sur le vote des forces de l’ordre, la pratique du contrôle au faciès ou la gestion des manifestations. Entre ces deux visions, le contentieux glisse du registre symbolique au terrain judiciaire, avec la plainte déposée par le ministre de l’Intérieur.
La séquence participe d’un climat plus large où chaque support culturel touchant à la police devient explosif : films, séries, documentaires, expositions, désormais jeux de société. Fachorama arrive trois ans après la polémique autour d’”Antifa, le jeu”, déjà ciblé par des élus d’extrême droite et certains syndicats. Cette fois, la riposte institutionnelle est plus nette, avec une plainte de Beauvau et une indignation coordonnée de plusieurs organisations policières. En retour, la médiatisation a dopé les ventes du jeu, au point que l’éditeur a déjà annoncé une rupture de stock temporaire, tout en maintenant la diffusion en librairie.
Au-delà du sort de ce jeu précis, le bras de fer interroge la frontière entre satire politique, droit à la caricature et protection de l’honneur des institutions. Les syndicats de police y voient un énième signe d’un “bashing” systématique à leur encontre. Les antifascistes y lisent la preuve d’une intolérance grandissante à la critique dès lors qu’elle touche la police et le ministère de l’Intérieur. C’est désormais à la justice de dire si Fachorama reste dans le champ de la liberté d’expression ou s’il franchit la ligne de l’injure publique envers une administration. D’ici là, la partie continue, mais elle se joue bien au-delà d’une table de jeu.